Les Carnets du Ventoux

Carnets du Ventoux n°106
96 pages proposées à nos lecteurs,
peintres, écrivains, photographes, illustrateurs et poètes
nous font partager leur attachement à la montagne...
Bernard Mondon : directeur de la publication
 
La traduction de l'article en provençal ci-dessous
 

 

 

24 x 21 cm, 96 pages.

Prix public : 10 euros

 

En vente à Vaison-la-Romaine, Bédoin, Mormoiron, Flassan, Villes-sur-Auzon, Mazan, Beaume-de-Venise, Vacqueyras, Sault, Aurel, Méthamis, Nyons, Malaucène, Buis-les-Baronnies, Pernes-les-Fontaines, Carpentras, Le Barroux, Montbrun-les-Bains, le sommet du Ventoux, Mollans, Entrechaux, Crillon-le-brave et sur ce site.

Les fleurs de Caromb

Jean-Bernard Plantevin

 

On dit souvent que les chansons populaires sont le miroir de l’histoire. Ainsi, au sortir de la Grande Guerre, les comiques-troupiers se souviendront de la vie militaire (La Butte Rouge, La chanson de Craonne, Avec l’ami Bidasse, La Madelon …), mais cette période d’après conflit mondial, mal orchestrée par la 3e République, va générer, au contraire, une période d’intense activité culturelle et artistique. La chanson populaire reflètera ces Années Folles avec les difficultés sociales et économiques (Quand le franc vaudra 20 sous, Qu’est-ce qu’il faut faire pour gagner son beefsteak, Pour acheter l’entrecôte, Moi je cherche un emploi, Je suis fauché…). Mais, comme pour oublier l’ambiance politique souvent déprimante, on verra également apparaitre des textes plus enjoués (Titine, La plus bath des javas, Riquita, Ça c’est Paris, Dans la vie faut pas s’en faire, Valentine, Nuits de Chine, La fille du Bédoin, Elle a perdu son pantalon, Elle vendait des petits gâteaux…)

Et pendant ce temps de l’entre-deux-guerres, Irénée Agard, l’ancien poilu, va nous montrer qu’à Caromb, on peut faire des bouquets avec des fleurs bleues, blanches et rouges aux senteurs républicaines ! Véritable chanson à la gloire de notre pavillon national, savamment composée en 1921 dans l’idiome local, autre marque identitaire.

Les Fleurs de Caromb

 

  1. Dans les rochers, sur la terre maigre de la montagne,

La nonfeuillée (Aphyllante de Montpellier) fleurit en liberté.

Son regard bleu parait boire la rosée,

Comme un souffrant attend la Charité.

 

Petite fleur ignorée des foules,

Ton fin parfum nous attire vers toi ;

Sur la montagne avec le thym,

Plus haut qu’un peuplier,

Vous voisinez avec le ciel bleu.

 

  1. Dans les grands prés, partout le long des sources,

La marguerite se répand et s’endort…

Comme une étoile égarée dans sa course,

D’un voile blanc elle cache les boutons d’or.

 

Neige d’été que chantent les cigales !

Dans la verdure tu étales ta blancheur…

Puis les fillettes à l’âme provençale,

Effeuillent tes pétales

Comme oracle d’amour.

 

  1. Dans les sillons, les vergers, les chaumes,

Le coquelicot éclot en grandes surfaces…

Son cœur de sang nous sourit et nous trouble,

Puis nous rappelle à nos chers héros.

 

Vague de sang, symbole de victoire !

Tu nous as grandis ! Tu nous as faits les plus forts !

Couleur rouge ! En marge de l’Histoire,

Tu nous signifies plein de gloire,

Le souvenir des morts.

 

  1. Fleurs sauvages que pas un seul bras ne cultive,

Vous êtes comme un don venu du bon Dieu…

Enlacez-vous et restez toujours vives

Dans le bouquet que nous aimons tous le mieux.

 

O ! Trois couleurs ! Que ton Caromb adore,

Vous nous reflétez partout dans les environs !

Nous voyons en vous le drapeau tricolore,

Comme un soleil qui dore

Le clocher de Caromb !

Les couleurs nationales

La nonfeuillée (Aphyllante de Montpellier), la marguerite et le coquelicot : trois fleurs sauvages qui éclosent en liberté et qui rappellent les couleurs de notre drapeau national.

Les couleurs rouge et bleu proviennent des cocardes des gardes de Paris (couleurs de la ville), qu’ils portaient au moment de la prise de la Bastille. Quelques jours après cet événement, La Fayette a eu l’idée d’y ajouter le blanc dont certains disent qu’il s’agit du symbole du royaume. Intégré ensuite sur le pavillon de la Monarchie Constitutionnelle de 1790, tous les régimes politiques qui ont suivi, ont gardé les trois couleurs nationales excepté la 1ère et la 2de Restauration qui reprendront le drapeau blanc. Donc, depuis la Monarchie de juillet (08-1830), le pavillon aux trois couleurs représentera l’emblème de la nation française comme cela est précisé à l’article 2 de la Constitution de la 5e République (09-1958).

 

Belle leçon de botanique !

Dans sa chanson, Irénée Agard, consacre un couplet à chaque fleur et les déroule dans l’ordre officiel en y rajoutant une symbolique. D’abord, le bleu de la nonfeuillée qui vit sur les montagnes et qui voisine avec le ciel, symbole de liberté. Puis, le second couplet est consacré à la marguerite effeuillée par les fillettes qui rêvent d’amour. Dans les vers du troisième couplet, l’auteur emploie toute la force de sa verve pour rappeler le sang versé par les héros de la guerre qui ont défendu la Nation, comme lui-même l’a fait quatre années durant dans la boue des tranchées.

Mais c’est dans la conclusion du couplet final qu’Irénée Agard affirme que la paix ne peut venir que dans le mélange de ces trois couleurs, qui, justement, poussent à Caromb. À son époque, Irénée Agard était considéré comme un « rouge », mais il n’oublie pas de dire que les fleurs viennent de Dieu et que les trois couleurs dorent le clocher du village ! Autre marque d’une paix sociale.

À chaque poète sa métaphore pour parler des trois couleurs : si Irénée Agard utilise la botanique, Edmond Rostand l’écrit d’une autre façon :

 

« ...Plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut,

Puisque le bas trempa dans une horreur féconde,

Et que le haut baigna dans les espoirs du monde... »

 

Durant la période du Front Populaire, Irénée Agard écrit un poème révolutionnaire en français qui reprendra les couleurs de la République et leurs symboles :

 

… Du rouge, blanc et bleu, qui serait supprimé ?

Sans doute le plus bas, l’éternel opprimé.

Le bleu c’était la mer, le ciel et l’espérance ;

Le blanc la pureté, le lange et le linceul ;

On oublia le sang, la peine et la souffrance,

Le rouge fut banni ; depuis il flotte seul !

Le nom du poète à la postérité

Nous avons consacré un article complet (Le pas sage d’un poète - CDV n° 22 et 23 publiés en 2005) sur la vie et l’œuvre du poète-musicien Irénée Agard.

Né à Caromb en 1878 dans une famille de paysans, le petit Irénée quitte l’école à 11 ans pour aider ses parents et prendre leur suite à la ferme familiale. Tout au long de sa vie il a été passionné par la musique, par la lecture et puis par l’écriture. Il a publié deux recueils de poésies en français et il a laissé une œuvre manuscrite de grande qualité tant en français qu’en provençal. Et puis, il a composé quelques chansons comme « Les fleurs de Caromb » dont la partition en couleur a été éditée en 1921 aux éditions Martin frères d’Avignon à l’occasion de la Fête de la Charité.

Marié en 1908, Irénée Agard a été mobilisé pour défendre la patrie en 1914-18. Il était membre de l’Académie des Jeux Floraux de Nice et Officier des Palmes académiques. Après une belle vie de travail et de rêves artistiques, notre brillant poète-musicien mourut en 1944.

Une rue et la médiathèque de Caromb portent le nom de cet homme plein de sagesse, d’esprit et d’humanité : juste reconnaissance.

Projet mis en oeuvre grâce au soutien de :

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